Accueil recherche MENU

Monde

Chypre : l’enjeu sécuritaire au cœur des élections

Le Dialogue

Une photo prise le 6 avril 2017 montre une banderole portant le portrait du président turc Recep Tayyip Erdogan dans la partie nord de Nicosie, la capitale chypriote divisée, alors que les électeurs continuent de voter pour le référendum turc. Les électeurs turcs basés dans la République turque autoproclamée de Chypre du Nord (RTCN) ont commencé à voter tôt lors d'un référendum qui pourrait renforcer les pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan, au milieu d'un conflit diplomatique en cours entre Ankara et l'Europe. (Photo de Iakovos Hatzistavrou / AFP)

 

Le 5 et le 12 février prochain se tiennent les élections présidentielles à Chypre. Cette île est membre de l'Union européenne depuis 2004. Néanmoins, 35% de son territoire, situé dans le nord, est sous occupation turque depuis 1974. En 1983, cette partie du nord du pays est déclarée république indépendante. Elle n'est reconnue que par la Turquie. La société internationale ne reconnaît que la République de Chypre qui est néanmoins boycottée par la communauté turque chypriote depuis 1963, soit trois ans après l'accession à l'indépendance de ce pays qui était une colonie anglaise depuis la fin du 19e siècle, quand l'Empire ottoman le céda à la Grande-Bretagne.

République bi-communautaire selon sa Constitution élaborée par les Britanniques en 1959, cet État présente une spécificité juridique et constitutionnelle de par la garantie de l'équilibre communautaire entre les Grecs et les Turcs chypriotes par la Turquie, la Grèce mais aussi la Grande-Bretagne à travers d'un traité appelé le traité de garantie. En vertu de ce texte de valeur constitutionnelle, ces trois pays ont le droit voire l'obligation d'intervenir, en cas de menace de la stabilité communautaire ou de la remise en cause de la souveraineté et de l'indépendance de ce pays.

C'est en vertu de ce texte que la Turquie est intervenue en 1974 pour faire échouer un coup d'état militaire contre le Président de la République, l'archevêque Makarios, dans un contexte houleux au niveau régional et international : guerre froide entre l'Est et l'Ouest, positionnement de Chypre au sein du mouvement des Non -Alignés dont Mgr Makarios était l'un des fondateurs, mouvement considéré à l'époque comme étant une satellite de Moscou, coup d'état des colonels en Grèce, renversant le régime et se faisant prévaloir de "l'enosis" (projet de la Grande Grèce comprenant Chypre).

Onze ans après les heurts intercommunautaires de 1963 qui avaient conduit les Chypriotes-turcs à boycotter le gouvernement et nécessité l'envoi de la première force internationale des Nations Unies pour le maintien de la paix à Chypre (UNFICYP), la Turquie, membre de l'OTAN et sous la houlette des États-Unis, profita de son intervention pour rétablir l'ordre et permettre au Président Makarios de regagner le pays en juillet 1974, pour entamer une nouvelle intervention militaire en août de cette même année pour s'emparer d'une partie du Nord sous prétexte de protéger la communauté chypriote turque.

Cette déstabilisation intercommunautaire intervenant une vingtaine d'années après l'établissement de l'État ethnocratique d'Israël a été attribuée par plusieurs analystes comme étant la réussite du projet de l'ancien secrétaire d'État américain, Henry Kissinger.

Aujourd'hui, Chypre présente plusieurs enjeux aussi bien régionaux qu'internationaux internationaux différents de ceux des années 70.

L'Union européenne considère toute l'île comme faisant partie d'elle, y compris le Nord occupé par la Turquie. Elle estime que cette partie du territoire de ce pays membre échappe au contrôle du gouvernement chypriote dont la structure et la Constitution consacrent le bi- communautarisme grec et turc chypriote.

Par conséquent, l'Union européenne considère implicitement les Turcs chypriotes comme faisant partie de l'Union.

Cet argument complique la donne quant à l'éventuelle demande d'adhésion de la Turquie à cette institution. Les Européens trouveront du mal à s'opposer à l'entrée des Turcs dans l'union, puisqu'ils ont admis implicitement l'appartenance des Chypriotes Turcs à l'Union.

Par ailleurs, le régime turc actuel constitue une menace pour la région mais aussi pour l'Union européenne car il est considéré comme étant le premier soutien aux Frères musulmans, une confrérie qui serait téléguidée principalement par des Turcs appartenant au régime du président Erdogan. 

Ce dernier n'a pas hésité à utiliser la carte de la présence turque dans le nord de Chypre pour provoquer les pays de l'Union européenne, notamment au sujet de l'exploitation des gisements de gaz découverts dans la zone maritime exclusive de Chypre, comme il avait aussi utilisé la carte des réfugiés syriens pour peser sur l'Union.

Enfin, nous assistons aujourd'hui à un phénomène d'immigration massive à Chypre en raison des guerres régionales au Moyen-Orient mais aussi à cause de la législation européenne et l'ouverture des frontières chypriotes. Les réfugiés et les migrants étrangers représentent environ 10 % des habitants de Chypre. Ils sont dépourvu d'emploi et de revenus. De confession musulmane pour la plupart, leur situation précaire et leur misère peuvent être facilement instrumentalisées pour déstabiliser aussi bien Chypre que l'Union européenne.

L'ensemble de ces éléments a été analysé par le principal candidat aux élections présidentielles et dirigeant du plus grand parti politique de droite chypriote ("le rally démocratique") : Averof Neophytou.

Ce dernier n'a pas hésité à pointer du doigt le danger d'une manipulation de cette tranche de population installée à Chypre par les Frères musulmans dans un discours qu'il prononça la semaine dernière devant le corps diplomatique.

Principal candidat d'une très grande chance d'être élu à la tête de l'État, Averof Neohytou a présenté un programme à la fois de réhabilitation de l'économie chypriote et de préservation de la sécurité de l'île, avec des mesures de contrôle des frontières notamment avec le Nord occupé de Chypre d'où la plupart des migrants et des réfugiés déferlent sur ce pays.