Accueil recherche MENU

Monde

Intégration européenne ralentie des Balkans occidentaux: malheur ou chance pour l’Europe ?

Le Dialogue

Les chefs d'État se réunissent pour une photo de famille lors du sommet UE-Balkans occidentaux à Tirana, le 6 décembre 2022. Photo : Ludovic MARIN / AFP.

 

A l'intérieur des Balkans, le processus d’intégration euro-atlantique semble en panne dans certains pays, alors qu'il est déjà enclenché pour d'autres. Du nord au sud, six pays balkaniques sont candidats à l’intégration, avec plus ou moins de bonheur. La Croatie, pays le plus avancé dans ce processus, a intégré l'UE en 2013 car elle a réglé son problème de frontière maritime avec la Slovénie et le général Ante Gotovina, jusque là principal point d'achoppement dans les négociations, a été  condamné à 24 ans de prison en avril 2011 par le TPIY. Le petit Monténégro a obtenu le statut de candidat en novembre 2010, signe assez encourageant pour une adhésion à moyenne échéance; mais il reste aux dirigeants de Podgorica à régler des questions telles que le statut des réfugiés ou les « relations avec les minorités ». Candidate à l’intégration depuis 2005, la Macédoine se rapproche très lentement de l'UE car la Grèce est opposée à l'entrée de la Macédoine dans l'OTAN et la question même du nom de cette république fragile n'est pas réglé ; mais si la Macédoine accepte de changer de nom, la Grèce serait d'accord pour accepter l'intégration de son voisin septentrional.

Pour un deuxième cercle de pays, l'intégration à l'UE paraît encore lointaine. La Bosnie-Herzégovine a signé en 2008 un Accord de Stabilisation et d’Association avec l’UE, mais les négociations sur l'adhésion achoppent encore sur des problèmes de fond, comme la corruption des fonctionnaires ou le retour des déplacés. La Serbie, qui s'est déclarée candidate en 2009, voit sa candidature gelée du fait de l’opposition des Pays-Bas, qui exigent la capture et la livraison à La Haye du général Ratko Mladic en fuite depuis 1995.  Quant à l’Albanie, qui a signé avec l’UE un Accord de Stabilisation et d’Association le 12 juin 2006, il lui a été conseillé encore en 2010 de prendre tout son temps avant de présenter son dossier officiel de candidature… La chancelière allemande Angela Merkel a clairement souligné le 18 mars 2009 la relative prudence de l'UE, en déclarant dans son programme pour les élections européennes : « Nous avons besoin d’une pause dans l’élargissement ; le raffermissement de l’identité et des institutions doit avoir la priorité sur de nouvelles adhésions, après celle de la Croatie»

Les gouvernements locaux des pays balkaniques sont-ils responsables de cette pause, pour n’avoir pas rempli les conditions exigées par Bruxelles, ou bien s’agit-il d’un accord tacite des 27 membres de l’Union Européenne pour suspendre l’élargissement ? Les deux réponses semblent valables. Un officiel européen qui a souhaité conserver l’anonymat déclarait récemment qu’« Il n’existe pas de complot, mais la Croatie est bloquée par la Slovénie, la Serbie est bloquée à cause de La Haye, nous n’avons pas d’accord sur la candidature du Monténégro, à l’Albanie nous avons dit de ne pas poser sa candidature, quant à la Macédoine, il ne se passe rien de positif, et nous sommes dans une crise financière. L’atmosphère est extrêmement négative ».

Le problème est qu’au moment où tous ces Etats des Balkans occidentaux frappent à la porte de l’UE et que celle-ci négocie avec ces Etats déjà morcelés des Accords de Stabilité et d’Association (ASA), l’UE n’a pas de plan d’élargissement bien défini. Ces négociations vont encore durer quelques années, achoppant sur les critères d’adhésion comme le respect de l’Etat de droit, la lutte contre la corruption ou le respect des minorités. L’UE multiplie sa Politique Européenne de Voisinage (PEV) - sorte d’accords de libre échange assez souples - avec des zones très éloignées de l’Europe (Ukraine, Caucase, Maghreb) au moment même où les Balkans occidentaux, zone géographique sur le continent européen, sont exclus de l’intégration européenne. Le problème pour l’Europe du sud-est n’est pas ici du trop d’Europe mais du manque d’Europe : c’est à dire d’un manque de vision à long terme pour ces Etats qui ont vocation à intégrer l’UE, ne serait-ce que par leur histoire et leur position au cœur même de l’Europe. Bruxelles navigue à vue, sans aucune véritable proposition d’avenir pour ces populations, autre que la libéralisation à outrance de leur économie et l'imposition autoritaire des droits de l'homme. Cela explique qu'au sein même des nations d'Europe du sud-est monte l’euroscepticisme, parfois même avant d’adhérer à l’UE. 

En fait, l’UE attend encore plusieurs années pour « avaler » des Etats-croupions : elle a donc intérêt au morcellement continu. La Serbie a livré au TPIY ces dernières années soixante quatre criminels de guerre, elle a privatisé à tours de bras et même accepté qu’un bureau de l’OTAN soit ouvert au sein même du Ministère de la Défense à Belgrade. Mais l’UE joue encore le fractionnement. La mission EULEX (policiers et juges de l’UE) a été envoyée au Kosovo le 9 décembre 2008 pour faire avaler la pilule aux Serbes d’une perte de souveraineté sur le Kosovo, et le message répété des dirigeants de l’UE depuis plusieurs mois est clair : vous rentrerez dans l’UE à condition de donner le Kosovo. Or pour mieux encore faire pression sur les dirigeants serbes, Bruxelles a accepté qu’un « Bureau de représentation de la Voïvodine », autre province autonome mais qui n’a jamais eu dans l’histoire de construction étatique, soit ouvert dans la capitale européenne. Le président hongrois du Parlement de Voïvodine, Sandor Egeresi, ne s’y est pas trompé, déclarant fin février 2009 que « Décentraliser la Serbie, c’est lui permettre de se développer rapidement et d’accélérer son intégration à l’Union européenne ».

Autre organisation implantée en Europe du sud-est, l’OTAN a démontré être dans les Balkans depuis dix ans le bras armé de Etats-Unis. L’Alliance atlantique étend en même temps son emprise de plus en plus vers l’Est, très loin de la zone-Otan prévue à l’article 2 du Traité de 1949. L’OTAN n’a pas cessé d’avancer ses positions vers la Russie depuis l’effondrement de l’URSS, créant indéniablement un nouveau cordon sanitaire autour de leur ancien ennemi de la guerre froide. Depuis la chute du mur de Berlin, les bases américaines se sont multipliées dans tout l’espace du sud-est européen : Bosnie, Kosovo, Albanie, Macédoine, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, sans oublier la Turquie depuis 1949 et la Grèce depuis 1952. Le dispositif militaire américain est donc déployé dans les Balkans comme moyen d’évacuer les bases d’Europe occidentale et afin d’orienter la stratégie US vers deux zones clés : le Moyen Orient et la Russie. Les Balkans ne sont qu’une zone intermédiaire dans ce jeu mondial, mais seuls des Etats affaiblis dans cette région pouvaient servir les desseins américains.

 

En guise de conclusion : Quelle leçon tirer du cas yougoslave ? 

L’éclatement de cette fédération aux six républiques et aux multiples nationalités, accompagné et soutenu, sous certains aspects, par les mêmes pays qui peu de temps auparavant faisaient montre d’un respect convenu pour un système autogestionnaire et non-aligné montré en exemple, s’est fait à un rythme et dans des modalités qui rappellent le cas tchécoslovaque. Il répond à un intérêt géostratégique évident de ces mêmes puissances : rompre une expérience plurinationale mais unitaire, afin d’intégrer au plus vite des morceaux de territoire sous « protection internationale ». La province du Kosovo, sans intérêt économique ou géographique d’importance, s’inscrit dans cette logique : s’implanter durablement dans une région où les tensions sont séculaires afin de démontrer la viabilité d’institutions en perte de vitesse ( OTAN, ONU). Cette logique de morcellement ne peut qu’aller à son terme et aboutir à la création de potentats locaux sous forte influence néo-colonialiste : on voit déjà se dessiner, au Sandjak et en Voïvodine, une pression américaine très forte pour développer un irrédentisme de la part des minorités musulmane et hongroise.