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Hors Protocole

Nermin Riad : « L’éducation peut faire la différence entre la pauvreté et une vie meilleure »

Le Dialogue

La dirigeante de Coptic Orphans revient sur plus de deux décennies d’action en Égypte, l’émancipation des jeunes filles et le rôle de la diaspora égyptienne | Quelque 11.000 étudiants accompagnés jusqu’à l’université

 

Pour Nermin Riad, le retour en Égypte est à la fois une démarche professionnelle et un retour aux sources. Fille de parents ayant émigré aux Etats-Unis dans les années 1970, cette ingénieure a construit une carrière entre service public américain et action de développement en Égypte.

Aujourd’hui directrice générale de Coptic Orphans, organisation américaine engagée notamment dans l’éducation et l’autonomisation des populations vulnérables, elle défend une approche fondée sur une idée simple : identifier les problèmes à partir du terrain et donner aux communautés les moyens de participer elles-mêmes à leur résolution.

L’organisation, créée au tournant des années 2000, affirme avoir accompagné quelque 11.000 étudiants jusqu’à l’université. Elle travaille également sur l’autonomisation des jeunes filles, l’inclusion financière des mères de famille et le rapprochement entre les jeunes Egyptiens vivant à l’étranger et leur pays d’origine.

Dans cet entretien avec Le Dialogue, Nermin Riad raconte les origines de son engagement, revient sur son passage du gouvernement américain au développement et explique pourquoi, à l’ère de l’intelligence artificielle, la capacité à penser pourrait devenir plus importante que l’accès à l’information.

 

Q : Que représente pour vous le fait d’être aujourd’hui en Égypte après de nombreuses années passées aux Etats-Unis ?

Nermin Riad : Mes parents ont émigré aux Etats-Unis dans les années 1970 et nous avons grandi à l’étranger. Revenir en Égypte, être à nouveau dans mon pays, reste donc quelque chose de très important pour moi. Il y a toujours une émotion particulière à revenir dans un pays qui fait partie de votre histoire et de votre identité, même lorsque vous avez passé une grande partie de votre vie ailleurs.

Il fut un temps où nous avions le sentiment d’être très éloignés de l’Égypte, non seulement géographiquement mais aussi dans notre vie quotidienne. Aujourd’hui, les choses ont changé. Les Égyptiens de l’intérieur et ceux de l’étranger sont beaucoup plus connectés et peuvent travailler ensemble plus facilement.

Pour moi, être ici ne signifie donc pas seulement revenir dans un lieu. C’est aussi retrouver une partie de mon identité et chercher les moyens de contribuer au pays d’où vient ma famille.

 

Q : Vous avez travaillé environ 17 ans au sein du gouvernement américain. Qu’avez-vous appris de cette expérience qui vous sert aujourd’hui dans le développement ?

Nermin Riad : J’ai travaillé pendant environ 17 ans pour le gouvernement américain, notamment au département d’État et dans d’autres institutions publiques. Cette expérience m’a beaucoup apporté, mais ce qui m’a probablement le plus aidée dans mon passage au développement est ma formation d’ingénieure.

L’ingénierie apprend à regarder un problème de manière structurée : quel est le problème, quelles sont ses causes et comment pouvons-nous le résoudre ? Cette manière de réfléchir fonctionne également dans le domaine du développement.

Les problèmes sociaux doivent eux aussi être compris, analysés et abordés avec des solutions concrètes. Les deux domaines sont différents, mais cette façon de penser m’a permis de passer relativement facilement de l’un à l’autre.

 

Q : Quel rôle votre identité égyptienne a-t-elle joué dans votre engagement en Égypte ?

Nermin Riad : Grandir en étant Egyptienne, même à l’étranger, crée naturellement un lien très fort avec le pays. Il y a une volonté de voir l’Égypte progresser et de pouvoir contribuer à cette évolution.

J’ai également grandi dans l’Église copte orthodoxe, où la notion de service occupe une place importante. On apprend à ne pas penser uniquement à soi-même, mais à se demander comment on peut aider les autres et apporter quelque chose à sa communauté.

Il y avait aussi une autre influence très forte chez les familles immigrées : l’importance accordée à l’éducation. Le message était toujours le même : l’éducation, l’éducation, l’éducation.

C’est ainsi que trois éléments se sont naturellement retrouvés au cœur de notre action : l’Égypte, l’éducation et le service.

 

Q : Après plus de deux décennies d’activité, quels sont les résultats qui vous rendent le plus fière ?

Nermin Riad : Ce qui me rend le plus heureuse n’est pas seulement le nombre d’enfants que nous avons pu aider, mais surtout ce qu’ils deviennent ensuite. Notre objectif n’est pas de fournir une aide temporaire. Nous voulons permettre à ces enfants de devenir autonomes et d’atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés.

Quelque 11.000 étudiants ont ainsi pu accéder à l’université grâce à nos programmes. Voir ces jeunes poursuivre leurs études dans de bonnes universités et construire leur propre avenir est une immense satisfaction.

Nous sommes également très fiers de notre travail auprès des jeunes filles. Nous avons vu des filles commencer à comprendre qu’elles pouvaient jouer un rôle dans leur communauté, devenir des dirigeantes et surtout des actrices du changement.

Mais l’une des histoires qui me touchent le plus est celle d’un ancien bénéficiaire qui est aujourd’hui directeur d’un hôtel. Lorsque nous lui avons demandé s’il connaissait Coptic Orphans, il nous a répondu : « Je n’ai jamais entendu parler de Coptic Orphans. J’ai vécu Coptic Orphans. Je suis l’un des enfants de Coptic Orphans. » Il faisait partie des enfants que nous avions accompagnés et il aide aujourd’hui à son tour d’autres personnes. C’est, pour moi, l’une des plus belles définitions de la réussite.

 

Q : Comment est née l’organisation ?

Nermin Riad : Tout a commencé lors de ma première visite dans un foyer pour enfants. Je pensais que les enfants qui y vivaient n’avaient ni père ni mère. Mais j’ai découvert que certains avaient encore leurs parents.

J’ai demandé pourquoi ils se trouvaient alors dans un foyer. La réponse était la pauvreté. À l’époque, j’avais du mal à comprendre comment la pauvreté pouvait conduire une famille à confier son enfant à une institution alors que les parents étaient toujours en vie.

Je me souviens particulièrement d’une petite fille appelée Hind, qui avait cinq ans. Lorsqu’elle est arrivée au foyer, les responsables lui donnaient à manger, mais elle vomissait systématiquement. Nous avons finalement compris pourquoi : à cinq ans seulement, Hind était devenue le principal soutien financier de sa famille. Elle mendiait dans les cafés et rapportait à la maison le peu d’argent qu’elle parvenait à obtenir.

Sa famille ne pouvait pratiquement lui donner que des fèves, parce qu’il s’agissait de l’un des aliments les moins chers. Elle n’avait donc presque jamais mangé autre chose. Lorsque j’ai découvert cette histoire, je me suis dit que je ne pouvais pas rester sans rien faire. J’ai commencé à me demander ce qui faisait la différence entre sa vie et la mienne. Pourquoi sa vie était-elle aussi difficile alors que la mienne avait été tellement différente ? Pour moi, la réponse était l’éducation. C’est à ce moment-là que nous avons décidé d’en faire le cœur de notre action.

 

Q : Quelles compétences les jeunes Egyptiens doivent-ils acquérir pour faire face au monde qui vient ?

Nermin Riad : Nous entrons, à mon avis, dans l’une des plus grandes transformations de l’histoire récente, avec l’intelligence artificielle qui va s’intégrer dans presque tous les domaines de notre vie.

L’information elle-même ne sera plus le principal avantage. L’intelligence artificielle va permettre à chacun d’accéder à une quantité considérable d’informations. La question sera donc de savoir ce que nous pouvons faire avec cette information.

Nous devons apprendre aux jeunes à comprendre la technologie et l’intelligence artificielle, mais surtout à penser. L’IA pourra connaître davantage d’informations et de règles qu’un individu, alors nous devons nous demander ce qui restera proprement humain.

Notre capacité à réfléchir, à analyser, à poser les bonnes questions et à trouver des solutions sera essentielle. Et ce défi ne concerne pas seulement l’Égypte : il concerne les jeunes du monde entier.

Q : Comment les organisations de la société civile peuvent-elles rapprocher les citoyens et les pouvoirs publics ?

Nermin Riad : Notre travail commence sur le terrain, au niveau des communautés et des problèmes qu’elles rencontrent réellement. Mais notre objectif n’est pas d’arriver en disant : « Nous allons régler vos problèmes. »

Nous voulons plutôt donner aux jeunes, et notamment aux filles, les moyens d’identifier eux-mêmes les problèmes et de réfléchir aux solutions possibles.

À Louxor, par exemple, un groupe de jeunes filles avait constaté qu’un tunnel était pratiquement inutilisé parce qu’il était sale et peu accueillant. Elles ont décidé de le nettoyer, de le repeindre et de l’améliorer.

Au départ, lorsqu’elles ont expliqué leur projet aux autorités locales, personne ne pensait vraiment qu’un groupe de jeunes filles pourrait réaliser ce travail. Mais elles ont insisté. Elles ont pris leurs pinceaux et ont commencé à peindre.

Les autorités ont alors compris qu’elles étaient déterminées et ont décidé de les accompagner. L’éclairage du tunnel a notamment été amélioré. Le gouverneur est ensuite venu participer à son inauguration.

Une habitante leur a dit qu’elle vivait à Louxor depuis 35 ans et que c’était la première fois qu’elle empruntait ce tunnel. Cette histoire montre qu’une petite initiative peut devenir un véritable projet collectif lorsque les citoyens et les pouvoirs publics travaillent ensemble.

 

Q : Comment évaluez-vous la trajectoire actuelle du développement en Égypte ?

Nermin Riad : L’un des changements que je trouve particulièrement importants est l’évolution vers une plus grande inclusion financière et un accès plus large aux services bancaires.

Cela nous aide directement dans notre travail, notamment lorsqu’il s’agit d’autonomiser les mères qui sont les principales responsables de leur famille. Il ne suffit pas de leur apporter une aide financière. Il faut également leur donner les moyens de gérer leur budget et de prendre elles-mêmes leurs décisions financières.

Avec notre partenaire, la Banque du Caire, nous avons ainsi travaillé à l’ouverture de comptes bancaires pour les mères participant à nos programmes. Environ 9.000 mères disposent aujourd’hui d’un compte bancaire, et nous les avons accompagnées dans l’utilisation des services bancaires et la gestion de leur budget.

Ce qui est particulièrement important, c’est le sentiment d’autonomie que cela crée. Une mère peut entrer dans une banque, faire la queue et accéder à son propre argent. Elle se sent capable de gérer ses finances comme n’importe quelle autre personne.

 

Q : Quelles sont les principales catégories de personnes accompagnées par Coptic Orphans ?

Nermin Riad : Nous travaillons principalement avec trois catégories. La première concerne les enfants qui ont perdu leur père. Notre priorité est alors de leur permettre de poursuivre leurs études jusqu’au niveau le plus élevé possible. La disparition du père signifie souvent la perte de la principale source de revenus de la famille, et la mère peut elle-même ne pas avoir reçu l’éducation ou acquis les outils nécessaires pour gérer seule le foyer.

Notre accompagnement ne se limite donc pas à une aide financière. Nous apportons également un soutien moral, un suivi et des encouragements afin que l’enfant puisse poursuivre son parcours jusqu’à l’université et au-delà.

La deuxième catégorie est celle des jeunes filles, notamment dans la Haute-Égypte, où elles peuvent être confrontées à plusieurs obstacles, parmi lesquels l’abandon de l’éducation ou le mariage précoce.

La troisième catégorie est plus particulière : il s’agit des jeunes Egyptiens vivant à l’étranger.

 

Q : Pourquoi est-il important de travailler avec les jeunes Egyptiens de la diaspora ?

Nermin Riad : Les premières générations d’Égyptiens partis à l’étranger dans les années 1970 et 1980 ont généralement conservé un lien très fort avec l’Égypte parce qu’elles y avaient grandi. Mais la situation change avec les deuxième et troisième générations.

Je suis moi-même issue de la deuxième génération et je sais que si nous ne donnons pas à nos enfants la possibilité de connaître l’Égypte lorsqu’ils sont jeunes, ils risquent de grandir sans véritable relation avec leur pays d’origine.

Nous avons donc créé un programme qui permet à des jeunes Égyptiens vivant notamment aux Etats-Unis, au Canada et en Australie de passer environ trois semaines en Égypte. Ils vivent au sein d’une même communauté, rencontrent les familles et les enfants et participent à différentes activités, notamment l’enseignement de l’anglais.

L’objectif n’est pas seulement l’activité. C’est l’expérience de la vie en Égypte et le sentiment d’appartenir à une communauté.

Nous réalisons des enquêtes avant et après le programme. Avant leur venue, environ 50% des jeunes estimaient qu’il était important de visiter l’Égypte. Après le programme, ils étaient 75% à le penser.

Je me souviens notamment d’une jeune fille qui n’était jamais venue en Égypte et qui ne parlait pratiquement pas arabe. Après son séjour, elle nous a dit : « Ce sont mes gens. C’est mon pays. »

Pour moi, c’est une véritable réussite. Car demain, cette jeune femme pourra devenir entrepreneure, dirigeante ou responsable dans une institution. Et elle gardera un lien avec l’Égypte.

 

Q : Dans quels domaines l’investissement social devrait-il, selon vous, être renforcé en Égypte ?

Nermin Riad : Je pense qu’il faut notamment mieux faire connaître la diversité de la société égyptienne, y compris aux Égyptiens eux-mêmes.

L’Égypte rassemble des communautés, des cultures et des traditions très différentes. Je ne connaissais pas suffisamment Siwa et ses habitants. Je ne connaissais pas assez la Nubie et les Nubiens d’Égypte. Il existe également de nombreux aspects de la société copte que beaucoup de personnes connaissent mal.

Cette diversité constitue une véritable richesse pour l’Égypte. Nous sommes tous Égyptiens, mais nous sommes aussi différents, et ce sont précisément ces différences qui rendent le pays plus riche.

Il faut donc davantage mettre en lumière ces communautés, apprendre à mieux les connaître et renforcer les liens entre elles.

 

Q : Quel rôle les Egyptiens vivant à l’étranger peuvent-ils jouer dans le développement de leur pays ?

Nermin Riad : Coptic Orphans a réussi à construire un modèle qui montre comment les Égyptiens de l’étranger peuvent contribuer de manière durable au développement de leur pays.

On parle souvent de la pérennité des programmes, mais il est également essentiel de garantir la pérennité des institutions elles-mêmes. Une organisation solide peut continuer à mobiliser les générations successives.

Coptic Orphans s’appuie sur un réseau d’Égyptiens vivant à l’étranger, dont beaucoup sont coptes. Nous avons des bureaux aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et au Royaume-Uni, ainsi qu’en Égypte, mais toute cette infrastructure reste orientée vers l’Égypte.

Je pense également que les autorités peuvent faciliter davantage la participation des Égyptiens de l’étranger, en rendant plus simples les échanges, les partenariats et les initiatives. Des milliers d’Égyptiens dans le monde souhaitent aider leur pays. Ils peuvent apporter de l’argent, mais aussi leur expertise, leurs idées et leur temps. Il faut surtout leur permettre de transformer cette volonté en action durable.

 

Q : Une histoire illustre-t-elle particulièrement ce lien entre les Egyptiens de l’étranger et leur pays ?

Nermin Riad : Il y en a une que je n’oublierai jamais. Nous étions un jour dans une église et nous parlions des enfants en Égypte et de leurs besoins. Nous avions distribué des enveloppes aux personnes qui souhaitaient faire un don.

Dans l’une des enveloppes, nous avons trouvé une bague en or.

La femme qui l’avait donnée n’avait pas d’argent à offrir, mais elle voulait aider un enfant en Égypte. Elle a donc retiré un bijou qu’elle portait et l’a donné.

Pour moi, la valeur de cette bague n’était pas seulement financière. Elle représentait quelque chose de beaucoup plus important. Cette femme aurait pu dire qu’elle n’avait pas les moyens de faire un don. Au lieu de cela, elle a regardé ce qu’elle possédait et a choisi de le donner pour aider un enfant en Égypte.

Cette histoire montre la force du lien que de nombreux Égyptiens vivant à l’étranger entretiennent encore avec leur pays. Ils veulent aider l’Égypte et se sentent responsables de son avenir. L’enjeu est maintenant de transformer cette volonté en une contribution organisée et durable.

 

Q : Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Egyptiens et à ceux qui vivent à l’étranger ?

Nermin Riad : Aux jeunes Égyptiens, je dirais de ne pas se contenter d’accumuler des informations. Il faut apprendre à penser, à résoudre les problèmes, à poser les bonnes questions et à utiliser les connaissances pour créer des solutions.

Aux Égyptiens vivant à l’étranger, je voudrais dire que l’Égypte a besoin d’eux, pas seulement de leur argent, mais aussi de leur expérience, de leurs idées, de leur temps et de leur lien avec le pays.

Le plus important est de préserver la relation entre les Égyptiens de l’intérieur et ceux de l’étranger et de faire en sorte que les nouvelles générations nées hors d’Égypte connaissent leur pays et se sentent partie intégrante de son avenir.

L’objectif n’est pas seulement d’aider un enfant aujourd’hui. C’est de construire une génération capable, demain, d’aider à son tour les autres et de transformer les bénéficiaires du développement en acteurs du changement.