Des dossiers toujours ouverts : la révolution du 25 janvier et les rapports de force
Le chemin qui a mené au 25 janvier n’a jamais été évident. Il n’a pas été le résulta de causes simples et clairement identifiables. Il ne peut être réduit ni à un complot parfaitement orchestré, ni à une révolution idéalisée et pure.
Il s’agissait d’un processus complexe, où les erreurs internes se sont entremêlées aux calculs externes, où la colère légitime s’est confondue avec les ambitions politiques, où les bonnes intentions ont croisé des projets orientés.
C’est précisément pour cette raison que cette série d’articles est nécessaire.
Ce qui s’est produit en Égypte en 2011 ne peut être compris en dehors de son contexte régional et international. Il ne peut être expliqué uniquement par le langage des slogans. Il ne peut pas non plus être traité comme un moment éphémère, clos avec la fin de ses premiers jours.
Cette série ne vise ni à réécrire l’histoire, ni à juger les intentions, ni à proposer une version officielle alternative.
Elle tente plutôt — dans la limite de ce que permettent les documents et l’expérience — de répondre à une question fondamentale : Comment les trajectoires menant au 25 janvier ont-elles été construites ?
Non pas le jour lui-même, mais le chemin qui y a conduit, l’environnement qui a rendu son explosion possible, les croisements qui l’ont autorisée, puis les issues qui ont failli en découler.
Les années qui ont suivi le 25 janvier ont révélé que bien des phénomènes présentés comme spontanés étaient en réalité préparés, et que nombre de dynamiques décrites comme inéluctables auraient pu suivre d’autres voies, si les calculs ou les choix avaient été différents.
L’expérience a également montré que les États ne s’effondrent pas uniquement sous l’effet d’une invasion militaire, mais peuvent aussi tomber par le chaos, et que le danger le plus grave pour les nations, dans les moments de transition, réside dans l’absence d’une compréhension globale de ce qui se joue réellement.
C’est pourquoi cette série aborde le 25 janvier non comme un événement isolé, mais comme un point de convergence de trois dynamiques majeures :
• une dynamique internationale qui a redessiné le Moyen-Orient après la guerre froide ;
• une dynamique régionale fondée sur la fragmentation plutôt que sur l’occupation ;
• une dynamique interne marquée par l’accumulation de déséquilibres non traités en profondeur.
À cette intersection, l’État égyptien s’est retrouvé face à une épreuve sans précédent. Comment se préserver sans confisquer la colère ? Comment ouvrir la voie aux réformes sans sombrer dans le vide ? Comment sauver la patrie sans transformer le salut en contrainte permanente ?
Ces interrogations constituent le cœur de cette série.
Il ne s’agit pas d’imposer des réponses toutes faites au lecteur, mais de l’inviter à lire avec lucidité, au-delà des clivages anciens, et à comprendre que saisir ce qui s’est réellement passé est la condition première pour éviter que cela ne se reproduise.
La veille de l’explosion
La révolutio du 25 janvier n’a jamais été un événement égyptien isolé, ni une explosion soudaine surgie du néant, comme certains ont tenté de le présenter par la suite — par défense, justification ou fuite devant la responsabilité.
Il fut, dans son essence, un moment rare de convergence entre une colère intérieure réelle et un projet international plus vaste, dans le cadre duquel la région était réingénierée depuis de longues années, calmement, avec une patience stratégique, et par des outils non conventionnels.
Aujourd’hui, près de quinze ans plus tard, l’image est plus nette,
et les documents plus audacieux dans la révélation de ce qui se tramait en coulisses.
La question n’est plus : existait-il un plan ? Mais bien : comment ce plan a-t-il fonctionné ? Et pourquoi s’est-il heurté en Égypte à des résistances qu’il n’a pas rencontrées ailleurs ?
Le « Nouveau Moyen-Orient » : une idée occidentale ancienne
Se trompe celui qui imagine que les événements du début du XXIᵉ siècle sont apparus soudainement, ou qu’ils ne relèveraient que d’une conjoncture politique éphémère.
L’idée de remodeler le Moyen-Orient ne date ni du « printemps arabe », ni même de la guerre froide. Ses racines remontent au début du XXᵉ siècle, lorsque l’Occident a commencé à considérer cette région non seulement comme un espace géographique, mais comme le cou du monde : énergie, routes maritimes, armées et idéologie.
Depuis la chute de l’Empire ottoman et les accords qui ont suivi, une conviction occidentale durable s’est installée : si cette région venait à s’unifier, à se stabiliser ou à disposer de sa propre décision,
elle deviendrait une menace stratégique réelle — non seulement pour Israël, mais pour l’ensemble du système de domination occidentale.
Ainsi, Sykes-Picot ne fut pas une erreur historique, mais un dessein délibéré. La Déclaration Balfour ne fut pas une dérive morale, mais la pierre angulaire d’un projet de long terme.
Du découpage à la fragmentation
Si le XXᵉ siècle fut celui du découpage des territoires, le début du XXIᵉ siècle fut celui de la désintégration des États de l’intérieur.
Après l’effondrement de l’Union soviétique et l’avènement du moment unipolaire, les États-Unis et leurs alliés estimèrent que le temps était venu d’éliminer ce qui restait des « grands États dérangeants » du Moyen-Orient : des États dotés d’armées, d’une mémoire nationale, ou d’une capacité de manœuvre.
Les guerres classiques ne suffisaient plus. Elles étaient coûteuses et politiquement incertaines. Il fallait un nouveau modèle : sans chars, sans occupation directe, sans déclaration de guerre.
C’est dans ce contexte qu’ont émergé des concepts tels que :
reconstruction des nations, promotion de la démocratie, soutien à la société civile, autonomisation de la jeunesse, chaos créatif.
Des termes séduisants, qui dissimulent une même logique :
démanteler l’État sans assumer la responsabilité politique de l’acteur réel.
Bernard Lewis : quand les cartes deviennent une doctrine
Dans ce cadre, le projet de Bernard Lewis ne fut pas une simple hypothèse académique,
comme certains ont tenté d’en minimiser la portée, mais la traduction intellectuelle d’une volonté politique profonde.
Son idée centrale était d’une brutalité limpide : le monde arabe et islamique ne peut être gouverné de manière unifiée, ne doit pas être laissé cohérent,
et la seule solution consiste à le fragmenter en entités plus petites, conflictuelles, incapables de constituer une menace stratégique.
L’objectif n’était pas la démocratie, mais la gestion d’un conflit permanent : confessionnel, ethnique, social et politique.
Un conflit qui épuise les armées,
use les sociétés, et rend la « protection extérieure » indispensable.
L’Égypte au cœur du projet
Dans cette vision, l’Égypte occupait une place à part. Non parce qu’elle était la plus pauvre, ni la plus instable, mais parce qu’elle :
• dispose d’une armée structurée,
• d’une histoire profonde,
• d’une position géostratégique incontournable,
• et d’une influence qui dépasse largement ses frontières.
L’objectif n’était donc pas de faire tomber l’Égypte d’un seul coup, mais de la neutraliser. De l’occuper par elle-même. De briser la confiance dans ses institutions. De transformer un conflit d’État en conflit de société.
C’est ici que commence véritablement l’histoire du chemin vers le 25 janvier.
Ce chemin n’a pas débuté sur la place Tahrir, mais des années plus tôt :
dans les centres de recherche,
les salles de planification,
les programmes de formation,
les réseaux de financement,
sous des intitulés séduisants dont beaucoup n’ont mesuré la dangerosité qu’après qu’il fut trop tard.
Et maintenant ?
Dans la prochaine partie, je passerai du cadre théorique à l’application concrète, et nous poserons la question la plus sensible : Pourquoi le démantèlement des armées fut-il la première étape ?
Comment des armées arabes entières se sont-elles transformées en champs d’épuisement ?
Et pourquoi ce scénario a-t-il échoué en Égypte précisément ?
Paris — 17 heures, heure du Caire.