Dans l’article précédent, nous avons évoqué la tragédie vécue par l’Europe avec l’organisation internationale des Frères musulmans, ainsi que ses tentatives de prendre l’islam et les musulmans en otage en France. Nous poursuivons aujourd’hui en analysant la stratégie du mouvement, par laquelle il a cherché à infiltrer la société française par de multiples canaux — économiques, sociaux, idéologiques et organisationnels.
Malheureusement, l’organisation a su tirer profit de chaque initiative prise par les gouvernements français successifs visant à la reconnaître comme représentante de l’islam et des musulmans en France.
Cela s’est produit à la suite du projet lancé par Nicolas Sarkozy en 2003, qui accorda à des représentants de la confrérie le droit de représenter les musulmans de France auprès des autorités françaises, à travers un mécanisme de « libre choix » fondé sur les mosquées et les fédérations. Les Frères musulmans se sont alors engagés dans des accords avec certains États pour financer la construction de grandes mosquées, considérées comme des passerelles stratégiques vers le leadership et la représentation des musulmans.
Parallèlement, ils ont créé des associations et des fédérations leur permettant, par l’intermédiaire de leurs représentants, de prendre le contrôle total de la structure nouvellement créée, laquelle est devenue le représentant légitime et exclusif des musulmans de France.
En réalité, l’ancien président français Nicolas Sarkozy a fourni à l’organisation des Frères musulmans l’outil juridique lui permettant de détourner l’islam et les musulmans en France en plein jour. Le mouvement a alors reconfiguré ses structures pour devenir un véritable « État dans l’État », capable d’exploiter cette représentation à des fins séparatistes.
Pour toutes ces raisons, la seule solution possible — de notre point de vue, et telle que nous l’avons défendue lors de plusieurs conférences et tables rondes publiques en France, que ce soit à l’Assemblée nationale, au Sénat ou même au Parlement européen à Strasbourg — consistait à engager la confrontation avec cette organisation et sa branche française, « Musulmans de France », en démantelant sa structure, en asséchant ses sources de financement et en interdisant ses associations.
Cela ne peut se faire qu’après sa criminalisation et le retrait de toute légitimité, par sa classification comme organisation terroriste.
Sans cela, les Français tourneront en rond, revenant sans cesse au point de départ, comme ce fut le cas dans toutes les expériences précédemment évoquées.
Mais comment s’opère concrètement ce démantèlement ?
Le démantèlement de l’organisation des Frères musulmans, qui a pris en otage l’islam et les musulmans en France, ne peut se limiter à l’interdiction de ses structures, de ses associations et à l’assèchement de ses financements. Il doit également passer par la déconstruction des idées utilisées par le mouvement pour recruter ses membres.
Pour que cette stratégie réussisse, quatre principes fondamentaux doivent être respectés :
Premièrement, ne pas confondre l’islam en tant que religion avec l’organisation qui le détourne. Il faut traiter la crise comme une prise d’otage organisée de la religion islamique, et non comme un problème intrinsèque à l’islam ou aux musulmans.
Deuxièmement, éviter le discours victimaire et l’accusation d’islamophobie, auxquels les cadres, dirigeants et relais médiatiques des Frères musulmans recourront inévitablement pour contrer ces mesures.
Troisièmement, mener cette confrontation sur le terrain de l’unité nationale, entre citoyens, partisans et responsables politiques de la République française. Il ne doit y avoir aucune guerre politique interne entre partis et courants idéologiques — de l’extrême gauche incarnée par Jean‑Luc Mélenchon, qui reprend parfois la rhétorique victimaire des Frères musulmans, à l’extrême droite représentée par Marine Le Pen, qui en vient parfois à stigmatiser les musulmans eux‑mêmes. Car la question relève avant tout de la sécurité nationale française, au même titre que la lutte contre le terrorisme et la violence dirigée contre des citoyens pacifiques.
Quatrièmement, cesser de traiter la question de la construction d’un « islam de France » selon le modèle appliqué au judaïsme en 1806, car cela revient à « utiliser une unité de mesure de distance pour mesurer une densité ».
Le début du danger frériste
La France se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins après avoir décidé d’affronter résolument l’organisation des Frères musulmans. Le Parlement a enfin adopté — avec au moins dix ans de retard — une décision classant le mouvement comme organisation terroriste, ce qui entraîne l’interdiction de ses activités et de ses associations, l’assèchement de ses financements et la poursuite de ses dirigeants et cadres.
L’organisation internationale s’est implantée en France dès les années 1980 avec un objectif unique, que les Frères musulmans appelaient alors « l’autonomisation en Occident ».
Cette stratégie repose, selon leur vision, sur trois axes menés simultanément et non successivement :
Premièrement : l’implantation sociale, par la création d’institutions sociales permettant de rassembler et d’organiser les musulmans français et les immigrés en unités administratives structurées. Le mouvement est passé de sept associations en 1989 à 250 au milieu de l’année 2005, pour dépasser aujourd’hui les 500 associations et institutions.
Deuxièmement : l’implantation économique, à travers des financements directs et indirects. Les financements indirects proviennent notamment de fonds diplomatiques utilisés pour construire des mosquées, des écoles et des centres culturels, ainsi que pour soutenir diverses activités éducatives. Les financements directs reposent sur les dons, les transferts bancaires et les revenus issus d’activités dites islamiques, comme le commerce halal, le pèlerinage, la collecte de la zakat et des aumônes.
Troisièmement : l’implantation culturelle, via la création de centres culturels et d’écoles, ainsi que la promotion de l’enseignement privé et de l’instruction à domicile, ce qui a permis aux Frères musulmans de diffuser leur doctrine éducative, intellectuelle et religieuse dans l’ensemble des banlieues.
Ces trois formes d’implantation conduisent naturellement à l’implantation politique, qui commence par l’influence sur les élections locales et nationales, avant de devenir un facteur incontournable dans les calculs électoraux des responsables politiques, jusqu’à ce que les Frères musulmans deviennent un acteur décisif dans toute élection législative ou présidentielle.
C’est ce qui s’est produit lors des dernières élections législatives en France, où Jean‑Luc Mélenchon a bénéficié d’un vote islamiste massif.
Au regard de ces constats, le démantèlement de l’organisation sous toutes ses formes sociales, économiques et culturelles devient une nécessité immédiate, surtout après sa classification comme organisation terroriste par le Parlement français.
Certes, cette décision contribuera largement au processus de démantèlement, mais elle restera insuffisante. L’organisation des Frères musulmans est réputée pour sa grande capacité d’adaptation et son habileté à surmonter les obstacles rencontrés au fil de son histoire. Pendant près d’un siècle, elle a su exploiter les contradictions de ses adversaires à son profit, bâtissant ses institutions sur ces failles — l’expérience égyptienne en est la meilleure illustration.
Un démantèlement complexe
Si la France est réellement déterminée à démanteler l’organisation après son interdiction, elle doit accorder la priorité absolue à l’assèchement des sources de financement, à leur surveillance, à leur interdiction et à la poursuite judiciaire des responsables. Ce sont là les premières armes indispensables pour engager l’étape suivante, décisive : le démantèlement du système idéologique que la confrérie a réussi à implanter dans la société française à travers ses écoles, ses mosquées et ses associations.
Ce démantèlement idéologique nécessitera des années de travail pour produire des résultats concrets et durables, car la France fait face à un processus d’infiltration et de construction patiemment mené par l’organisation sur plusieurs décennies.
La pieuvre
En 2009, à la suite de l’arrestation et de la mise en jugement de plusieurs dirigeants et cadres des Frères musulmans en Égypte dans l’affaire médiatisée de « l’organisation internationale », les services de sécurité égyptiens ont pu accéder à la stratégie d’infiltration par le soft power du mouvement, en Égypte et dans le monde.
J’avais alors rendez‑vous avec le général responsable du suivi des Frères musulmans au sein de la Sécurité d’État égyptienne, qui supervisait les rapports d’enquête du dossier. Il me surprit par une question directe :
« Pensez‑vous que les membres du Bureau de la Guidance, dont nous connaissons parfaitement les noms et les capacités, dirigent réellement cette organisation tentaculaire à l’échelle mondiale ? »
Je lui répondis : « Si ce n’est pas eux, alors qui, selon vous, dirige cette organisation ? »
Il me dit : « Je n’ai pas d’informations précises, mais au vu de ma connaissance approfondie de leurs capacités, je peux affirmer qu’ils seraient incapables de gérer une entreprise de taille moyenne, alors imaginez une organisation aussi vaste, présente dans près de la moitié du globe. »

Cette question et cette réponse ne m’ont pas réellement surpris. J’ai toujours été convaincu qu’en Égypte, nous ne voyions qu’un seul visage des Frères musulmans : celui de l’organisation pyramidale, structurée autour du Guide suprême, du Bureau de la Guidance et du Conseil consultatif. Ce visage constitue, si l’on peut dire, la « marque commerciale » du mouvement, comparable en politique à une monarchie constitutionnelle : la propriété symbolique appartient à une famille, tandis que le pouvoir réel est exercé par des forces parallèles qui détiennent la majorité et se relaient au pouvoir selon la Constitution.
J’ai analysé cette transformation dans plusieurs études, dont Les dossiers secrets des Frères musulmans, La crise du courant réformateur et L’État des Frères musulmans.
À mon sens, la réflexion sur le passage d’un système pyramidal à un système en réseau remonte à loin, notamment après le premier coup porté au mouvement en 1948 par le gouvernement d’Ibrahim Abdel Hadi Pacha, en représailles à l’assassinat du Premier ministre Mahmoud Fahmi al‑Nuqrashi, après la dissolution de la confrérie en raison de ses actes terroristes en Égypte.
Ces événements, qui se sont soldés par l’assassinat du fondateur et Guide suprême Hassan al‑Banna, ont marqué le début d’une réflexion profonde sur le passage d’un modèle à tête unique et visible à un modèle en réseau, semblable à une pieuvre aux multiples tentacules, tout en conservant la structure pyramidale dans certains pays, dont l’Égypte.
La répression décisive menée par Gamal Abdel Nasser en 1954 a accéléré cette transition. Nous avons retrouvé une ancienne lettre postée depuis Omdurman, au Soudan, contenant les noms de la direction provisoire de la confrérie durant les années de persécution. Tous étaient inconnus du régime et des services de sécurité égyptiens de l’époque, certains étant même considérés comme des alliés du pouvoir. Plus surprenant encore : ils vivaient tous hors d’Égypte.
(Document joint)
À suivre…
Paris- 17heures, heure du Caire.