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Editos

Les États-Unis et les Frères musulmans (4)

Le Dialogue

La visite de Mahdi Akef aux États-Unis
Le 15 mai 1971, Anouar el-Sadate parvint à remporter sa bataille décisive contre les nassériens, dans ce qui fut connu sous le nom de « l’affaire des centres de pouvoir » ou la Révolution corrective. Toutefois, la rue arabe, en Égypte comme dans l’ensemble de la nation, nourrissait un désir pressant de déclarer la guerre à Israël. Les universités et les rues s’embrasèrent alors de manifestations exigeant la fin de l’état de « ni guerre ni paix ».
C’est dans ce contexte que Mohamed Othman Ismaïl proposa au président Sadate de recourir aux fils de la Haute-Égypte — issus des groupes islamiques étudiants, pour la plupart résidents des cités universitaires du Caire — afin de frapper les courants nassérien et marxiste qui animaient les manifestations dans les universités. Cette proposition fut appuyée par l’ingénieur Othman Ahmed Othman et Youssef Makadi, qui affirmèrent la capacité de ces jeunes à affronter avec fermeté les nassériens et les communistes, au nom d’une motivation religieuse (islamique), pour défendre le régime.
Sadate se remémora alors ses relations passées avec les dirigeants des Frères musulmans, avec lesquels un dialogue avait déjà été amorcé à la fin de l’ère de Gamal Abdel Nasser. Il engagea immédiatement des discussions avec Omar al-Tilmisani, puis ordonna la libération de ce dernier ainsi que d’un grand nombre de cadres de la confrérie. Ceux-ci accueillirent avec enthousiasme l’idée de ce dialogue et de l’utilisation des jeunes groupes islamiques pour « discipliner » les étudiants nassériens et communistes dans les universités.
Parallèlement, l’Organisation internationale des Frères musulmans, alors dirigée par Saïd Ramadan — gendre de Hassan al-Banna — entra en mouvement. Ramadan entretenait des relations étroites avec les cercles américains et les centres de décision à Washington, menait de vastes activités en Europe, et disposait d’un ancrage solide en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe, où s’étaient installés de nombreux dirigeants de la confrérie ayant fui ou été libérés des prisons nassériennes.
Saïd Ramadan orchestra ce qui fut appelé la « réconciliation de l’époque ». Il prépara avec minutie la rencontre entre Sadate et le roi Fayçal ben Abdelaziz dans l’enceinte de la Mosquée sacrée à La Mecque, en 1971, sous un accueil et une planification américains très précis, visant à soutenir le royaume saoudien et à atteindre une étape longtemps différée : l’alignement de la politique égyptienne sur l’orbite américaine.
Octobre 1973
L’armée égyptienne remporta une victoire majeure en octobre 1973. Washington joua ensuite un rôle essentiel dans les processus de règlement : d’abord par le premier accord de désengagement, puis par l’éviction des Soviétiques du théâtre des opérations. La vision américaine se compléta par la création de l’alliance dite « Savannah », regroupant l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Maroc et le Pakistan avec les États-Unis, dans le but de contrer les mouvements communistes dans le tiers-monde et de constituer des forces armées capables de prévenir et d’écraser toute tentative de coup d’État militaire, en contrepartie d’un engagement américain et européen à soutenir les régimes en place dans ces quatre pays.
L’architecte du projet, Saïd Ramadan, réussit à obtenir des accords européens autour de la formule « Savannah ». De nombreux centres islamiques, créés dans plusieurs villes et capitales européennes sous la supervision et l’organisation de dirigeants des Frères musulmans, bénéficièrent de budgets et de financements considérables pour des objectifs majeurs (non déclarés), tout en étant autorisés à collecter d’importantes donations auprès des communautés musulmanes à travers le monde afin de mettre en œuvre leurs objectifs affichés — servant de camouflage — notamment la construction de mosquées.
C’est à cette période que débuta l’essor des branches des Frères musulmans aux États-Unis et en Europe.
Rapport
Selon un rapport présenté par Mahdi Akef au Bureau de la Guidance en Égypte après son retour des États-Unis en 1991 — rapport intégré aux dossiers de l’affaire n° 5 de l’année 1996 — Akef indique que l’Union des étudiants musulmans (vitrine publique de la branche des Frères musulmans en Amérique) constituait un modèle unique de rassemblement des musulmans issus de l’ensemble du monde islamique et d’unification de leurs rangs. Cela permit de multiplier le nombre de sections de l’Union au sein des universités américaines, qui atteignirent 230 branches durant la seule période 1975-1976.
Depuis sa création en 1963, l’Union portait des objectifs et une philosophie issus de la réalité dans laquelle elle évoluait, parmi lesquels :
Consolider les bases de la présence islamique aux États-Unis.
Renforcer les liens entre les musulmans dans les différents États.
Établir des ponts de communication entre les étudiants musulmans aux États-Unis et leurs pays d’origine dans l’Orient islamique.
Diffuser une connaissance islamique « authentique », fondée sur le Coran, la Sunna et la tradition des pieux prédécesseurs.
Œuvrer à la propagation de l’islam auprès des non-musulmans aux États-Unis, en plus de nombreux objectifs et aspirations qui représentaient un rêve pour tout musulman vivant en terre d’exil, qu’il soit étudiant ou migrant.
Former des cadres islamiques éclairés, assurer la formation des imams et des prédicateurs, et élever le niveau des responsables du champ islamique jusqu’à l’excellence et à la créativité.
Éduquer la nouvelle génération musulmane dans la foi islamique en tant que croyance et mode de vie, et la préparer à diriger l’avenir.
Akef ajoute dans son rapport :
« En 1976, une nouvelle vague de développement du travail islamique apparut en Amérique à travers la création d’entités dédiées aux musulmans originaires des pays islamiques. La première union créée dans ce but fut l’Union des Malaisiens, sous le nom de Malaysian Islamic Study Group (MiSG). En 1977 suivit la création de la Ligue de la jeunesse musulmane arabe, destinée à servir et rassembler les jeunes musulmans arabes. Vinrent ensuite les unions pakistanaises, iraniennes et d’autres encore. L’une des principales raisons de l’émergence de ces entités fut la présence massive d’étudiants musulmans venus de tout l’Orient islamique, ce qui incita les frères responsables de la da‘wa (l’organisation des Frères musulmans) aux États-Unis à créer de telles structures, visant essentiellement à renforcer les liens entre les étudiants musulmans en Occident et leurs compatriotes du monde islamique, ainsi qu’à empêcher leur dilution dans la société américaine. »
Note importante
Cette question — le refus ou l’échec de l’intégration dans les sociétés occidentales — constitua un pilier central de la stratégie des Frères musulmans pour recruter et former leurs membres. Elle fut à l’origine de graves difficultés pour les musulmans en Occident, qui se retrouvèrent à vivre comme dans des « ghettos » coupés des sociétés européennes. À l’inverse, des musulmans non affiliés aux Frères, notamment parmi les Pakistanais, les Indiens et les Nord-Africains, réussirent à s’intégrer et à accéder parfois à des postes importants : maires de grandes villes européennes, notamment au Royaume-Uni, voire ministres ou députés. Pendant ce temps, les Frères musulmans et ceux qu’ils avaient recrutés demeurèrent enfermés dans des cercles clos, semblables à des ghettos, et subirent de fortes formes de marginalisation en raison de ce phénomène.
Un printemps éphémère
Le rapport de Mahdi Akef met clairement en évidence le développement significatif de la branche américaine des Frères musulmans au milieu des années 1970, développement étroitement lié au rapprochement entre les dirigeants de la confrérie en Égypte, le président Sadate et les États-Unis.
Mais ce printemps fut de courte durée. En mars 1979, la révolution islamique triompha en Iran, renversant le Shah et portant l’imam Khomeiny au pouvoir à Téhéran. Peu après, l’Union soviétique envahit et occupa l’Afghanistan. Depuis Le Caire, Sadate proclama le jihad contre l’occupation, conformément à l’alliance « Savannah ». Les États-Unis jouèrent leur rôle et confièrent secrètement l’exécution aux Frères musulmans.
Cependant, l’imprévu se produisit : la visite de Sadate en Israël et la signature des accords de Camp David entraînèrent une détérioration profonde des relations arabo-égyptiennes, au premier rang desquelles celles avec l’Arabie saoudite. Cette rupture se répercuta naturellement sur son alliance avec les Frères musulmans, qui commencèrent alors à planifier concrètement l’assassinat de Sadate…
Ce que nous poursuivrons dans les prochains épisodes.
Paris- 17 heures, heure  du Caire.